Marcher Cazals : Chronique des nouveaux paysages d’un village lotois
Il y a cette lumière, si particulière aux fins d’après-midi de Cazals, qui vient lécher les vieux murs chapeautés de tuiles et fait briller...
Sur les hauteurs de Saint-Cirq-Souillaguet, le jour se lève à petits pas. Les pentes fumantes du matin laissent entrevoir la silhouette tranquille d’un local partagé. Une douzaine de vélos s’entassent devant l’entrée, et déjà monte, des vitres embuées, le brouhaha des voix. Ici, comme en écho à d’autres lieux du Quercy Bouriane, s’imbriquent artisans, paysans, jardiniers numériques, professeurs à la retraite et jeunes en reconversion. C’est le théâtre discret de la nouvelle énergie sociale des campagnes : la coopérative, cœur battant de ce territoire qui ne cesse de se réinventer.
Encore marginales il y a dix ans, les entreprises sociales irradient aujourd’hui dans toutes les vallées – de Gourdon à Labastide-Murat, en passant par le causse de Montamel. Leur secret ? Mettre en commun savoirs, outils, gestes, risques. Changer l’économie, mais surtout changer l’échelle des possibles.
Dans le Quercy Bouriane, parler d’entreprise sociale a un parfum singulier, presque terrien. On y pense à la SCOP (Société Coopérative et Participative), à la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), ou à l’association employeuse qui secoue les habitudes. Plus que le statut, c’est l’esprit qui prime : pouvoir collectif, utilité locale, équité, racines solidaires.
Selon la Chambre Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire d’Occitanie, le Lot comptait en 2023 près de 170 coopératives et structures solidaires, générant plus de 630 emplois directs (source : CRESS Occitanie). Leur répartition suit le fil ténu des bourgs vivants : chaque village a (ou rêve d’avoir) son épicerie coopérative, sa conciergerie, sa menuiserie mutualisée, son café-relais.
Gourdon bruisse chaque samedi du marché, mais c’est dans ses ruelles que l’on saisit l’émergence de petits mondes nouveaux.
Installée à deux pas de la halle, “L’Oasis” n’est pas une vitrine banale : légumes bio des maraîchers du coin, bocaux consignés, petite bibliothèque de partage. Surtout, l’épicerie est portée par 85 sociétaires (en 2023) : chacun donne quelques heures de bénévolat, la gestion se fait à plusieurs têtes – et chaque décision sur le choix des produits ou sur la politique de prix se décide lors d’assemblées aussi conviviales qu’exigeantes.
“Ce n’est pas que du commerce. On veut aussi être un lieu où on se retrouve”, explique Laure, institutrice à la retraite et membre du collectif de pilotage.
Au bord d’un champ, des bruits de scie et d’usinage se superposent aux voix : l’atelier partagé accueille menuisiers, bricoleurs du dimanche, jeunes en quête d’orientation et retraités bienveillants venus transmettre. Cette SCIC créée en 2019 dispose de machines professionnelles, louées à la demi-journée, favorise la formation, finance l’achat mutualisé de matière première.
En cinq ans, plus de 320 projets y ont vu le jour, du mobilier aux rénovations de fenêtre. Sorte de ressourcerie du geste, l’atelier permet aussi de lutter contre l’isolement : c’est un lieu où l’on vient apprendre, mais aussi reprendre pied dans le tissu local. Selon une enquête interne, 50 % des adhérents avaient moins de trois contacts locaux avant de rejoindre l’atelier.
Mélange de scène ouverte, de café associatif et d’espace d’expo, “La Bicoque” à Dégagnac rayonne au-delà des sentiers. Sa force : un pilotage collégial (8 personnes référentes, 25 membres actifs), une programmation culturelle exigeante (théâtre, concerts, ateliers cirque). La SCIC implique, outre les artistes et bénévoles, la mairie, des associations et même quelques artisans du voisinage.
Chaque année, près de 4 500 spectateurs franchissent son seuil. Lieu de brassage autant que de lien, la Bicoque illustre comment économie et culture se partagent une seule et même charpente : la coopération.
| Indicateur | Valeur (Source : CRESS Occitanie, INSEE, Observatoire ESS Lot 2023) |
|---|---|
| Nombre de structures ESS (Lot) | 170 |
| Emplois directs générés | 630 |
| Taux de femmes dans l’ESS | 62 % |
| Taux de jeunes (-35 ans) | 34 % |
| Part des commerces ruraux repris via l’ESS (2015-2022) | 80 % |
| Nombre moyen de sociétaires par structure | 60 à 100 |
L’économie sociale en Quercy Bouriane n’est pas un long fleuve tranquille. Les coopératives bataillent avec l’isolement géographique, la difficulté à former ou recruter, la lourdeur des procédures réglementaires. Le bénévolat, pilier de nombreux projets, s’essouffle parfois. Reste la force du collectif : mutualisation d’une camionnette entre trois associations, partage d’un local chauffé en hiver, formation croisée…
Le soutien des collectivités est capital : la Communauté de Communes Quercy Bouriane accompagne (financièrement ou logiquement) des structures — mais c’est l’inventivité des habitants qui fait la différence. À Léobard, la micro-ferme “Herbes Hautes” s’est installée via une SCIC : foncier partagé, mutualisation d’achat de semences, vente sur abonnements, implication d’une AMAP locale. Ici, la coopération permet à des micro-exploitations de résister aux aléas et de peser, un peu, face aux grandes filières.
Si la lumière dorée du soir tombe sur les collines, on perçoit déjà les rumeurs d’initiatives nouvelles : tiers-lieux numériques, éco-lieux mutualisés, coopératives de services à domicile, micro-crèches parentales. Les coopératives et entreprises sociales du Quercy Bouriane n’ont pas fini de transformer le territoire. Elles offrent, au fil des lieux et des voix, des preuves renouvelées que la vie collective, ancrée et inventive, façonne une ruralité vivante, solidaire et fière de l’être.
Sources : CRESS Occitanie (cressoccitanie.org), INSEE, Observatoire départemental ESS Lot 2023, entretiens locaux, Radio Présence.