Derrière les châtaigniers : là où l’économie se réinvente

Sur les hauteurs de Saint-Cirq-Souillaguet, le jour se lève à petits pas. Les pentes fumantes du matin laissent entrevoir la silhouette tranquille d’un local partagé. Une douzaine de vélos s’entassent devant l’entrée, et déjà monte, des vitres embuées, le brouhaha des voix. Ici, comme en écho à d’autres lieux du Quercy Bouriane, s’imbriquent artisans, paysans, jardiniers numériques, professeurs à la retraite et jeunes en reconversion. C’est le théâtre discret de la nouvelle énergie sociale des campagnes : la coopérative, cœur battant de ce territoire qui ne cesse de se réinventer.

Encore marginales il y a dix ans, les entreprises sociales irradient aujourd’hui dans toutes les vallées – de Gourdon à Labastide-Murat, en passant par le causse de Montamel. Leur secret ? Mettre en commun savoirs, outils, gestes, risques. Changer l’économie, mais surtout changer l’échelle des possibles.

Définitions terriennes : qu’est-ce qu’une entreprise sociale ici ?

Dans le Quercy Bouriane, parler d’entreprise sociale a un parfum singulier, presque terrien. On y pense à la SCOP (Société Coopérative et Participative), à la SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), ou à l’association employeuse qui secoue les habitudes. Plus que le statut, c’est l’esprit qui prime : pouvoir collectif, utilité locale, équité, racines solidaires.

  • SCOP : l’entreprise appartient à ses salariés ; chacun a droit de vote, chaque décision compte, le fruit partagé.
  • SCIC : l’entreprise appartient à plusieurs parties prenantes (salariés, acteurs locaux, usagers, collectivités…). Un projet au service du territoire.
  • Association employeuse : parfois pivots d’activité, capables de générer des emplois ancrés, au service d’un projet social ou culturel.

Selon la Chambre Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire d’Occitanie, le Lot comptait en 2023 près de 170 coopératives et structures solidaires, générant plus de 630 emplois directs (source : CRESS Occitanie). Leur répartition suit le fil ténu des bourgs vivants : chaque village a (ou rêve d’avoir) son épicerie coopérative, sa conciergerie, sa menuiserie mutualisée, son café-relais.

Visages, mains, lieux : quand l’économie solidaire tisse sa toile

Gourdon bruisse chaque samedi du marché, mais c’est dans ses ruelles que l’on saisit l’émergence de petits mondes nouveaux.

L’épicerie participative de Gourdon : “L’Oasis”

Installée à deux pas de la halle, “L’Oasis” n’est pas une vitrine banale : légumes bio des maraîchers du coin, bocaux consignés, petite bibliothèque de partage. Surtout, l’épicerie est portée par 85 sociétaires (en 2023) : chacun donne quelques heures de bénévolat, la gestion se fait à plusieurs têtes – et chaque décision sur le choix des produits ou sur la politique de prix se décide lors d’assemblées aussi conviviales qu’exigeantes.

“Ce n’est pas que du commerce. On veut aussi être un lieu où on se retrouve”, explique Laure, institutrice à la retraite et membre du collectif de pilotage.

L’atelier partagé de Concorès

Au bord d’un champ, des bruits de scie et d’usinage se superposent aux voix : l’atelier partagé accueille menuisiers, bricoleurs du dimanche, jeunes en quête d’orientation et retraités bienveillants venus transmettre. Cette SCIC créée en 2019 dispose de machines professionnelles, louées à la demi-journée, favorise la formation, finance l’achat mutualisé de matière première.

En cinq ans, plus de 320 projets y ont vu le jour, du mobilier aux rénovations de fenêtre. Sorte de ressourcerie du geste, l’atelier permet aussi de lutter contre l’isolement : c’est un lieu où l’on vient apprendre, mais aussi reprendre pied dans le tissu local. Selon une enquête interne, 50 % des adhérents avaient moins de trois contacts locaux avant de rejoindre l’atelier.

L’ESS dans la culture : la SCIC “La Bicoque”

Mélange de scène ouverte, de café associatif et d’espace d’expo, “La Bicoque” à Dégagnac rayonne au-delà des sentiers. Sa force : un pilotage collégial (8 personnes référentes, 25 membres actifs), une programmation culturelle exigeante (théâtre, concerts, ateliers cirque). La SCIC implique, outre les artistes et bénévoles, la mairie, des associations et même quelques artisans du voisinage.

Chaque année, près de 4 500 spectateurs franchissent son seuil. Lieu de brassage autant que de lien, la Bicoque illustre comment économie et culture se partagent une seule et même charpente : la coopération.

Ce que l’économie sociale change, ici

  • Préserver les commerces de proximité : nombre de villages (Frayssinet, Saint-Projet, Rampoux…) ont vu renaître bar, boulangerie ou épicerie grâce à des modèles coopératifs ou associatifs. Selon une étude de l’INSEE (2022), dans le Lot, 80 % des commerces repris depuis 2015 l’ont été via l’ESS.
  • Créer de l’emploi, fixer les jeunes : l’emploi social, souvent à temps partiel, complète d’autres activités. Selon CRESS Occitanie, 34 % des salariés de l’ESS locale ont moins de 35 ans – un chiffre supérieur à la moyenne rurale nationale.
  • Innover socialement : repair-cafés, conciergeries solidaires, filières alimentaires courtes, habitat partagé — les structures ESS portent des innovations pratiques adaptées aux besoins réels.
  • Souder la communauté : réunions tournantes, repas collectifs, mutualisations d’achats — l’économie sociale tisse du lien qui va bien au-delà du seul chiffre d’affaires.

Quelques chiffres qui disent le territoire

Indicateur Valeur (Source : CRESS Occitanie, INSEE, Observatoire ESS Lot 2023)
Nombre de structures ESS (Lot) 170
Emplois directs générés 630
Taux de femmes dans l’ESS 62 %
Taux de jeunes (-35 ans) 34 %
Part des commerces ruraux repris via l’ESS (2015-2022) 80 %
Nombre moyen de sociétaires par structure 60 à 100

Les défis au quotidien : faire du commun entre causses et vallées

L’économie sociale en Quercy Bouriane n’est pas un long fleuve tranquille. Les coopératives bataillent avec l’isolement géographique, la difficulté à former ou recruter, la lourdeur des procédures réglementaires. Le bénévolat, pilier de nombreux projets, s’essouffle parfois. Reste la force du collectif : mutualisation d’une camionnette entre trois associations, partage d’un local chauffé en hiver, formation croisée…

Le soutien des collectivités est capital : la Communauté de Communes Quercy Bouriane accompagne (financièrement ou logiquement) des structures — mais c’est l’inventivité des habitants qui fait la différence. À Léobard, la micro-ferme “Herbes Hautes” s’est installée via une SCIC : foncier partagé, mutualisation d’achat de semences, vente sur abonnements, implication d’une AMAP locale. Ici, la coopération permet à des micro-exploitations de résister aux aléas et de peser, un peu, face aux grandes filières.

Encadrés pratiques et culturels

  • À voir : Les Journées Portes Ouvertes des coopératives du Lot, chaque année en mai ; l’occasion d’entrer dans les ateliers, de goûter à la vie collective.
  • À écouter : Le podcast “Racines Collectives” (Radio Présence), qui donne la parole à celles et ceux qui font l’ESS rurale.
  • À goûter : Le pain de la boulangerie coopérative de Les Junies : mie dense, croûte dorée, farine locale — le fruit d’une aventure collective et d’une levée lente, à l’image du territoire.

Ouvrir des chemins : pistes pour demain

Si la lumière dorée du soir tombe sur les collines, on perçoit déjà les rumeurs d’initiatives nouvelles : tiers-lieux numériques, éco-lieux mutualisés, coopératives de services à domicile, micro-crèches parentales. Les coopératives et entreprises sociales du Quercy Bouriane n’ont pas fini de transformer le territoire. Elles offrent, au fil des lieux et des voix, des preuves renouvelées que la vie collective, ancrée et inventive, façonne une ruralité vivante, solidaire et fière de l’être.

Sources : CRESS Occitanie (cressoccitanie.org), INSEE, Observatoire départemental ESS Lot 2023, entretiens locaux, Radio Présence.

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