Marcher Cazals : Chronique des nouveaux paysages d’un village lotois
Il y a cette lumière, si particulière aux fins d’après-midi de Cazals, qui vient lécher les vieux murs chapeautés de tuiles et fait briller...
Le jour peine à percer la brume sur les coteaux autour de Payrignac. L’air sent le bois mouillé et la feuille froissée. Au-delà d’un muret envahi de mousse, une bande de luzerne verte tranche timidement dans le brun du sol hivernal. Là, sous la silhouette tranquille d’un vieux noyer, un tracteur s’immobilise : pour Yves, la saison du semis commence, et la parcelle est différente aujourd’hui. Ici, les rangs de blé frôlent une allée d’arbres jeunes, ceps encore menus, qu’on devine à peine hors du sentier. C’est ça, l’agroforesterie. Dans les champs du Quercy Bouriane, le paysage évolue doucement—et avec lui, la manière d’être paysan.
On l’oublie souvent : il n’y a pas si longtemps, le Quercy Bouriane s’inscrivait dans le grand mouvement de productivisme agricole qui a marqué le xxe siècle. Mais depuis la fin des années 2000, le vent tourne. Selon l’Agence Bio, on compte aujourd’hui plus de 12 % de la surface agricole française convertie au bio (Agence Bio), rythme qui se reflète ici par la présence de plus de 7 % d’exploitations bio dans le Lot en 2023. C'est peu dire que les paysages et les usages se transforment.
Le passage au bio et à l’agroforesterie, ici, ce n’est pas du prêt-à-penser : c’est le fruit d’une multitude de trajectoires. Certains viennent du “conventionnel” par conviction environnementale. D’autres, plus simplement, suivent une logique économique—l’agroforesterie permettant de diversifier les revenus, de lutter contre l’érosion ou la sécheresse.
Ce matin-là, sur la ferme des Plantes à Saint-Projet, Claire marche d’un pas vif entre les lignes d’arbres et de légumes. Les oiseaux piaillent dans les branches : elle salue ses nouveaux partenaires. “Mon grand-père se moquait de moi au début, avoue-t-elle, ici on arrachait tout ce qui grandissait sur les bords de champ !” Douze ans plus tard, la ferme mérite amplement son label bio et s’enorgueillit d’avoir planté plus de 150 arbres sur 8 hectares, répartis en bandes au milieu des rangs de légumes.
À Lentillac, Thomas, lui, gère une exploitation de céréales et de pois chiches sur 20 hectares. Depuis 2020, il a implanté 2 km de haies, alternant noisetiers, cornouillers, chênes. “En 2022, j’ai perdu moins de 10 % de ma récolte à cause de la sécheresse, contre 25 % pour les voisins. Les racines des arbres, l’ombrage… la biodiversité, ça paie.”
On parle beaucoup de “respect des écosystèmes”, mais ici ces notions prennent chair quand l’alouette revient nicher dans les labours ou quand les haies filtrent l’eau des pluies lourdes de printemps. Plusieurs études (cf. INRAE) confirment que l’agroforesterie, alliée à l’agriculture biologique, permet :
Pour les paysans, l’arbre n’est plus un ennemi du rendement, mais un allié. Il protège les cultures, nourrit les troupeaux avec ses feuilles, ralentit le vent et abrite la microfaune utile. On retrouve, en somme, la sagesse ancienne—celle des châtaigneraies, celle des taillis sous futaie, revisitée par la science moderne.
Dans le Quercy Bouriane, la polyculture-élevage, traditionnelle, se prête admirablement à ces transitions. L’installation de haies ou l’association céréales-arbres fruitiers est encouragée par des dispositifs régionaux—dites “aides MAEC” (mesures agro-environnementales et climatiques). Les collectivités s’y mettent aussi : la Communauté de Communes pilote chaque année des journées de plantation citoyenne.
La conversion ne s’opère jamais en solitaire. À Gourdon, chaque mardi, on croise les visages fatigués, enfants du matin, de ceux venus vendre leurs miels et fromages. “On échange des bouts de conseils, des graines, des solutions contre le gel…”, explique Astrid, maraîchère à Milhac. La solidarité se tisse à la faveur d’ateliers, de stages proposés par l’ADASEA ou Terre de Liens.
De nombreuses fermes converties s’inscrivent dans les réseaux de vente directe, trouvant leur place sur les marchés ou via les AMAP locales (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne). On parle moins ici de volume que de rencontre : chaque bocal de miel, chaque fromage au lait cru raconte une histoire de patience et d’expérimentation.
Qu’ont-ils à gagner, ces agriculteurs qui choisissent de “faire passer l’arbre avant la machine” ? Au sortir de la sécheresse 2022, beaucoup de ceux ayant planté des arbres dépeignent une récolte moins maigre que prévu. On évoque aussi une meilleure résilience face aux ravageurs, un retour des abeilles et des syrphes dans les vergers. Surtout, c’est la fierté de voir un paysage retrouvé, d’imaginer qu’on façonne un “patrimoine vivant”.
Difficile, pour autant, de ne pas souligner les risques et les incertitudes :
Mais le goût du risque n’est-il pas contenu, depuis toujours, dans l’acte de planter ? Que l’on se souvienne : chaque grande révolution agricole fut d’abord le pari d’un petit cercle d’“illuminés”.
L’agriculture “bio et arbres” du Quercy Bouriane porte une promesse qui va bien au-delà du champ proche : celle de territoires plus autonomes, plus résilients, où la transmission ne se limite pas aux hectares mais se lit dans les alignements de jeunes arbustes, dans le regard clair d’un enfant qui cueille sa première pomme en agroforêt.
Rester attentif, questionner, expérimenter. C’est la forme de sagesse que l’on retrouve sur les bords de nos routes sinueuses, à l’heure où le soleil descend derrière une rangée de vieux chênes, là où le Quercy Bouriane façonne lentement ses nouveaux paysages agricoles—au fil de la patience et des audaces conjuguées.